Loin dans l’Ouest, prenant ses racines dans la pensée libertarienne et la contre-culture américaine des années 1960, est née la promesse d’un avenir radieux. Celui de la Silicon Valley, berceau de la révolution numérique : free, free speech, free of charge. Vive l’individu autonome, la libre circulation des idées, des informations et le partage désintéressé ! (Grâce au pouvoir émancipateur de la technologie !)
On ne pourra donc que conseiller la lecture du dernier ouvrage de Monique Dagnaud, directrice de recherche au CNRS, qui analyse ce modèle californien à travers ses protagonistes, ses valeurs et ses ambivalences. Nuancé mais peu critique, cet essai s’impose comme une tentative inédite et intéressante de description des forces et mouvements qui recomposent notre monde autour d’internet : « Si le socialisme a défini l’horizon politique du XXe siècle, le collaboratif dessine celui du XXIe ». Alors en avant.
L’avènement de l’homme technolibéral
Pour comprendre ce nouveau schéma de pensée, Monique Dagnaud revient d’abord sur la philosophie politique qui a animé la révolution internet. Étape obligée, cette synthèse clinique et attendue de la sociologue demeure néanmoins indispensable pour comprendre ses impacts sur la psyché contemporaine.
« Dès ses origines, la libre circulation de l’information dont internet promet d’être le véhicule, se présente d’un côté comme un moyen de redonner à l’individu des capacités d’action (empowerment) et permettre son émancipation, en favorisant la liberté d’expression, la diffusion des connaissances, la libre entreprise, la création et l’innovation, enfin le renversement des hiérarchies. De l’autre, il apparaît comme le lieu d’une libre association, où la société civile est en mesure de s’autostructurer, de s’autoréguler, de s’auto-organiser », résumait Benjamin Loveluck, docteur en sciences sociales et spécialiste du numérique, cité par la chercheuse.
La mise en réseaux des individus a favorisé l’émergence d’une culture du soi, de l’échange et de la participation
Économie du don versus économie du profit
Sous ce terme fourre-tout d’économie collaborative se cachent cependant des logiques qu’on a du mal à voir coexister. D’un côté, une vision totalement désintéressée, « écologico-humaniste », parfois même altermondialiste. Et de l’autre, la possibilité de capter la valeur de la participation d’une multitude d’individus sans autre contrepartie que de les mettre en relation. Pouvons-nous vraiment comparer Wikipédia ou une Amap à Uber et AirBnB ?





En lisant ce texte, j’ai eu l’impression de revoir mon propre parcours face au numérique et au collaboratif. J’y ai cru très tôt, à cette idée que la technologie pouvait redonner du pouvoir aux individus, créer des liens plus horizontaux, plus choisis. Et puis, avec le temps, j’ai aussi vu les ambiguïtés apparaître, cette frontière floue entre partage sincère et captation de valeur. Ce qui me frappe encore aujourd’hui, c’est que tout repose sur la confiance : dans le travail, dans l’engagement citoyen, mais aussi dans les relations humaines. On se reconnecte autrement, parfois mieux, parfois plus vite. Être une femme libre ce soir, par exemple, peut vouloir dire reprendre la main sur ses choix, y compris affectifs, dans des espaces numériques pensés pour le respect et l’authenticité. L’esprit collaboratif change le monde, oui, mais il nous oblige surtout à rester lucides et responsables de ce que nous construisons ensemble.